Un hiver à Paris sous le Consulat (1802-1803) d'après les lettres de J.-F. Reichardt

32 .UN HIVER A PARIS

traduction de la magnifique oraison funèbre des guerriers athéniens, dans Thucydide, Son préambule contenait des remarques sur les analogies du caractère français avec le caractère athénien. Elles m'ont rappelé, non sans émotion, le parallèle autrement approfondi entendu par moi, il y a une trentaine d'années, aux leçons de géographie physique de Kant, entre les Athéniens et les Français d’une part, les Anglais et les Spartiates d'autre part. Durant les phases successives de la Révolution, les Français n’ont, en effet, que trop ressemblé aux Athéniens. Lorsque l’on entend raconter des épisodes de ces temps troublés, il est impossible de ne pas songer à Aristophane et à son Dæmos : on tiendrait pour invraisemblables plusieurs scènes du grand comique, si lon n'avait présents à l’esprit les souvenirs révolutionnaires. Il ne faudrait pas de notables changements pour transformer en Aristophane français l’amer censeur attique.

Après quelques fables lues par un M. Aubert (1), Delille (2) s’est levé, salué par une salve d’applaudissements. Il a récité : Le coin du feu, spirituel morceau détaché de son œuvre la plus récente : les Éléments (3). Il

(1) L'abbé Aubert, journaliste et critique, avait publié, en 1756, un recueil de fables. Voltaire, avec sa fine ironie, avait dit de quelques-unes : « C’est du sublime écrit avec naïveté! » Le naïf et vaniteux Aubert fit graver ces paroles sous son portrait.

(2) L'abbé Delille, qui s'appelait Montanier, du nom de son père naturel mineur, était revenu à Paris en 1802, après un exil volontaire dont les motifs ne peuvent guère se trouver que dans la détresse et l'ennui. Ce charmant conteur ne trouvait plus à qui parler! Il s'était éloigné en mai 1795. Son retour fut salué avec enthousiasme, et la publication, à ce moment, de son élégie la Pitié — un peu verbeuse et languissante — fut applaudie par tous ceux qui regrettaient le passé, sans qu'elle déplüt à l'homme qui allait bénéficier, pour son compte, de la persistance du sentiment monarchique. (3) Titre exact : L'homme des champs, où les Géorgiques françaises, Strasbourg, Levrault, an VII (1800.)